Les Voyages Ferroviaires de Marc Ouzbekisthan
20/11/16 : En route pour Tashkent

Nous allons maintenant prendre le train pour Tashkent. Autant vous le dire tout de suite, au risque de vous décevoir : je n'ai presque pas de photos. D'abord parce que les voyages au long cours effectués seuls ne s'y prètent pas, car il faut en permanence surveiller ses bagages. Ensuite parce que la photo ferroviaire est interdite (ou réputée telle) quasiment partout là-bas : une fois sorti de Moscou, je me suis fait rabrouer partout où j'ai essayé. Ensuite parce qu'il n'y a plus de fenêtres qui s'ouvrent. Et enfin parce que contrairement au transsibérien, ce train fait peu d'arrêts de longue durée (à l'exception des gares frontière, mais là on ne peut pas sortir du train). Mais bon, j'au quand même pu ramener quelques trucs, que je vous livre ci-dessous. Excusez-en la mauvaise qualité, ce sont presque toutes des photos prises à la sauvette, sans pouvoir prendre le temps de choisir son emplacement ni de cadrer correctement.

Je suis à la gare de Tashkent depuis 20h environ. Mission préliminaire : acheter des provisions pour le voyage et manger un morceau avant le départ. Il y a tout ce qu'il faut dans la gare pour ça. A 9h30, je suis fin prêt... Le train est déjà affiché mais pas encore la voie. Un grand nombre de personnes attend dans la gare, un peu partout. Vers 10h, l'affichage montre enfin la voie de départ. Immediatement une marée humaine se dirige vers le quai. Ayant, comme tous les voyageurs de ce train, une place réservée, je ne me presse pas. C'est seulement en approchant que je comprends. Ce n'est pas pour avoir une place que tous ces gens se dépèchent : c'est pour avoir de la place pour caser leurs bagages... qu'ils ont en quantité : linge, provisions, et tout ce qu'ils ont acheté à Moscou pour rentrer chez eux. Et ça va jusqu'à la trottinette électrique ou l'écran LCD de 50 pouces...

 Le train est impressionnant. Dans l'ordre, depuis la locomotive : - 10 voitures de type "platzkart", 9 compartiments de 6 places - la voiture restaurant - 2 voitures de type "spalny vagon", 9 compartiments de 2 places - 3 voitures de type "coupé", 9 compartiments de 4 places Soit une capacité totale de 540+36+108=684 voyageurs, tous couchés. Ce sont des voitures ouzbèkes, mais qui ont le même aspect que les voitures russes, et ont probablement été construites avant la chute de l'URSS en 1991. Certaines sont des reconstructions, mais sur le même chassis, et beaucoup de composants (comme les samovars) ont été conservés. Toutes les voitures sont construites dans le même chaudron, 9 compartiments de voyageurs, un petit compartiment pour les deux accompagnateurs, une toilette à chaque bout, sans oublier bien sur l'indispensable samovar.  Ce train est essentiellement utilisé par des travailleurs migrants qui font la navette entre leur pays et Moscou, où ils sont surtout employés dans les chantiers de construction. Il y a des trains identiques vers le Tadjikistan et le Kirghizistan aussi. Quand je monterai enfin dans mon compartiment, je le trouverai encombré de marchandises qui ne m'appartiennent pas. Une conversation avec le Provodnik, l'accompagnateur, arrangera cela. J'irai dans un autre compartiment, ce qui m'arrangera bien : je ne dormirai pas juste au dessus des roues. Je ferai également la connaissance de mon co-voyageur pour 3 jours : un cheminot Ouzbek, nommé Zaïr, travaillant à l'organisation des trains de marchandises, avec qui je pourrai converser uniquement en russe...  Le trajet de Moscou à Samara s'effectue en traction électrique, 3 kV continu sur tout le trajet. A Samara, retrait de la machine électrique et passage à la traction diésel. Jusque Samara, c'est assez rapide, ensuite c'est beaucoup plus lent. La frontière russe à Sol-Ilietzk sera un grand moment, mon passeport étant montré à toute l'équipe de contrôle du train, qui n'a sans doute pas l'occasion de voir très souvent des documents de voyage occidentaux. Le trajet en Kasakhstan est quasi entièrement en traction diésel, jusqu'à ce qu'on rejoigne à Arys la grande ligne Almaty-Tashkent qui est électrifiée. Ensuite traction électrique, mais en 25 kV cette fois, jusque Tashkent.  Le lendemain matin, nous sommes, je pense, à Ruzayevka. La voiture à flancs lisses (donc reconstruite) est la mienne, derrière moi une autre voiture "spalny vagon", non reconstruite celle-là, les trois dernières sont des "kupés" d'apparence extérieure totalement identique.
 Samara. Première remarque (mais pas la dernière) "Photo nielzia". C'est ici qu'on décroche la machine électrique pour repartir en Diésel.  Le fourneau du samovar, qui fonctionne toujours au charbon...  Le lendemain, dans une gare perdue de la steppe... Nous sommes au Kazakhstan, et le paysage n'est pas passionnant. Heureusement, j'ai de la lecture. Ici on regarde en direction de l'avant du train, la voiture devant la mienne est le restaurant.  Il y a beaucoup d'activité marchandises partout où je suis passé.
 A chaque arrêt prolongé, deux cheminots remontent tout le train avec un marteau à long manche, avec lequel ils frappent les sabots de frein et les boites d'essieu, pour les contrôle. Chaque bogie produit un "cling-clop-clop-cling" sensé rassurer sur la bonne santé du matériel  Quelques photos des manoeuvres locales, avec le même type de voitures que celle vue en gare de Kazan...    Nom de baptème et plaque d'itinéraire de notre train. J'ai l'impression que la majorité des voyageurs fait le trajet complet et que très peu utilisent les gares intermédiaires, qui sont plus des arrêts de service qu'autre chose.
 Et voilà Arys, dernière photo du voyage. La gare suivante sera la gare frontière du Kazakhstan, et puis celle de l'Ouzbekistan où nous prendrons deux heures de retard pour cause de formalités douanières à rallonge. L'arrivée à Tashkent se fera après le coucher du soleil. Ici, retour à la traction électrique pour la fin du voyage. Mais pas d'interpénétration d'engins moteurs, on changera encore de machine à la frontière.  J'ai eu l'occasion de faire quatre trajets pendant mon séjour là-bas : - Tashkent-Urgench (gare la plus proche de la ville de Khiva) - Urgench-Navoï - Termez-Tashkent - Ferghana-Tashkent Pour comprendre un peu, je vous mets en pièce jointe un extrait de la carte du site parovoz.com, et je vous explique un peu ce qui s'est passé là-bas depuis l'indépendance. A l'époque de l'URSS, les lignes ferroviaires ont été construites sans tenir aucun compte des frontières entre républiques. Cela ne posait aucun problème, car il ne fallait aucun document ni permis pour franchir ces frontières, ni en voyageurs ni en marchandises. En 1991, toutes ces frontières de république sont devenues des frontières d'état. Pour l'Ouzbekistan, cela fut particulièrement difficile, car le réseau était alors coupé entre 5 zones différentes, joignables uniquement en passant par un état voisin : - Une zone nord (Tashkent) - Une zone centrale (Samarcande, Bouthara) - Une zone ouest (Urgench) - Une zone est (Ferghana) - Une zone Sud (Termez)  Pour passer du centre au nord, il fallait traverser le Kazakhstan; - Pour passer du centre à l'ouest ou au sud, il fallait passer par le Turkménistan - Pour passer du centre à l'Est, il fallait passer par le Tadjikistan. Comme les relations entre ces pays ne sont pas cordiales (notamment à cause de problèmes liés à l'eau), l'Ouzbekistan a entrepris de construire les chainons manquants. C'est aujourd'hui chose faite et le réseau ferroviaire Ouzbek est maintenant totalement réunifié. Et cela explique le caractère un peu tarabiscoté du réseau, avec des lignes parallèles de part et d'autre des frontières... La dernière construction est encore montrée "en projet" sur la carte, c'est la liaison "Angren-Pap", montrée en rose dans le coin superieur droit de la carte, qui permet d'abandonner le passage via Khodjent au Tadjikistan. On en reparlera plus tard. Premier trajet, Tashkent-Urgench. Départ tard le soir, je n'ai donc que des photos de l'arrivée.  Enfin une photo où on voit (un peu) une loco...
 Le nom du train et son parcours. C'est le nom du principal fleuve du pays, qui trouve son origine dans les montagnes du Tadjikisan, premiers contreforts de l'Himalaya, et qui se jette dans (ce qui reste de) la mer d'Aral, et source des tensions entre le Tadjikistan, qui veut construire des barrages sur ce fleuve, et l'Ouzbekistan, qui n'en veut pas.  Voilà le fleuve en question, franchi lors d'un trajet en voiture. On en reparlera un peu plus loin. On est en octobre, le niveau de l'eau est au plus bas. Heureusement, la récolte du coton est presque terminée...  Sur les quais de la gare de Ourgench, mon épouse et nos impedimenta pour un mois de voyage...  Gare de Ourgench, côté quais. Les gares c'est un truc spécial là-bas. D'abord, on n'y achète pas son ticket : il faut aller à une agence en ville. Il n'y a pas de guichets. Ensuite il faut montrer patte blanche pour y entrer : cernée par une enceinte impénétrable, avec entrée gardée et interdite à tout qui ne possède pas un billet. Passeport svp, billet, fouille rapide... Ensuite dès l'entrée dans la gare, re-passeport svp, re-fouille (avec portique), scan des bagages aux rayons-x, re-re-passeport, re-billet, que cette fois on tamponne... Il faudra encore re-montrer le tout au provodnik avant de monter dans le train. Pour sortir on ne passe pas par la gare mais par un passage spécial, gardé bien sur, et ouvert seulement lors de l'arrivée d'un train.
 Vue de la gare depuis la place...  Très peu de photos, trajet uniquement de nuit. Le train venait de Volgograd et va à Tashkent. Pour éviter de passer par le Turkmenistan, dont les frontières sont quasiment hermétiques, le train contourne ce pays par le nord et arrive à Urgench dans le mauvais sens, et doit y rebrousser pour continuer son parcours. Il arrivera donc par là et repartira par le même chemin...  Troisième trajet : Termez-Tashkent. Nous avons fait le voyage aller par la route. Retour en train de nuit, mais comme il part vers 17h, j'ai une ou deux photos quand même. Plus quelques photos de la ligne que nous avons croisée sur la route lors du voyage aller. Pour commencer, le panneau des départs en gare de Tashkent. Qui me pose bien des problèmes : les six premiers trains indiqués, qui vont à "Sary-Assia". Aucune idée de ce qu'est ce patelin. Trains locaux, puisque de jour, mais ? Ensuite Tashkent-Termez, c'est celui que je prends, OK. Douchambé (capitale du Tadjikistan) passe par une ligne qui à ma connaissance n'est plus ouverte au trafic voyageurs (Entre Chavast et Kodhand)... Même chose pour le suivant...  Le Moscou-Douchambe est supposé ne plus circuler qu'une fois par semaine et ne faire aucun arrêt en Ouzbekistan... Et enfin Moscou-Koulia passe par une ligne que, parait-il, l'Ouzbekistan lui-même a sabotée pour bloquer l'arrivée au Tadjikistan des matériaux servant à la construction des barrages. Alors ? Mal renseigné ou panneau ancien ? Saurai jamais, je suppose... En attendant le train, manoeuvres en gare. Toujours les mêmes machines
 Coucher de soleil en gare de Ourgench. Droit devant, le Turkménistan. Aucun train de voyageurs ne franchit cette frontière.  La loco qui va nous remorquer pour le trajet. 18 essieux moteurs pour une dizaine de voitures. Mais les montagnes à franchir sont assez impressionnantes.  Par où nous sommes passés...  Encore ...
 Il y a déjà presque partout les mats pour l'électrification. Je ne sais pas depuis combien de temps ils sont là...  Sur le trajet, il y a cette locomotive monument - érigée dans un endroit quand même assez surréaliste, vous admettrez...    Dans les environs de Termez... Il y a cette ligne vers le sud du Tadjijistan, fermée suite à une soi-disant attaque terroriste qui aurait endommagé un pont... toujours pas réparé cinq ans après. Des experts qui ont vu les dégâts disent qu'il y en a pour moins d'une semaine de réparations. Le Tadjikistan dit qu'il veut payer le travail mais l'Ouzbekistan refuse... Le bruit court que ce sont les services secrets Ouzbeks eux-mêmes qui ont organisé ce sabotage. Objectif : mettre la pression sur le Tadjikistan pour qu'il mette fin à la construction des barrages sur les affluents de l'Amou-Daria.
 Toujours dans les environs de Termez : desserte d'un embranchement industriel. La mauvaise qualité du réseau routier fait que de très nombreuses entreprises disposent d'un raccordement au rail.    J'ai trouvé une carte du trajet. Le tracé rouge est la ligne construite après 1991 pour éviter le transit par le Turkménistan pou aller de Tashkent à Termez. Le tracé suggère assez bien le relief et explique pourquoi les 18 essieux moteurs sont nécessaires.  Dernier voyage : Ferghana-Tashkent. Voyage de jour mais qui se termine tard, vers 22h. Je raterai la partie montagneuse, la plus intéressante du trajet... Ligne ouverte aux voyageurs tout récemment, début septembre. Passe par un tunnel de 10km environ, le plus long de la région, construit par une entreprise chinoise, et inauguré en grande pompe il y a quelques mois par les instances dirigeantes des deux pays. Son nom : le tunnel de Kamchik. Départ de la gare de Fergana étroitement surveillée, on me prie de remballer mon appareil. Heureusement, j'ai mon smartphone... En gare un train local vient juste d'entrer.
 Notre train entre en gare. Machine de fabrication chinoise. Ils en ont deux séries, des CC et des BBB. Je n'ai pas pu voir laquelle c'était ici.  Demi-locomotibe double... Comme la rame n'est pas réversible, comment font-ils aux terminus ? Je n'ai vu ni plaque tournante ni triangle...  On embarque. Voitures récentes (chinoises ? probable, mais je n'ai pas vu de plaque de constructeur), apparemment plus courtes que d'habitude. Il y a du monde...  Trois classes, 12 voitures au total. Je n'ai pas vu la classe touriste. C'est vers l'avant du train, là où il y a la foule. La classe business, c'est déjà le grand luxe : deux petites salles de 12 places sièges en enfilade tournés vers le milieu de la voiture, 4 rangées en formation 2+1. Au milieu, un compartiment de 6 places, aussi en 2+1, avec une grande table. Photos de l'intérieur plus loin. Et classe luxe, 4 compartiments de 4 places avec table.
 A l'intérieur, dans une des salles de 12 places. Assis, je peux tendre les jambes à l'horizontale sans toucher le siège qui me précède. Juste un truc qui gâche tout : la TV qui débite une débilité avec le son à fond. Mais la population locale semble aimer ça.  Sièges hyper-confortables...  Mais je vous ai laissé le meilleur pour la fin... Vers 19h, il faisait déjà bien noir, le train s'arrête. Une annonce passe, en Ouzbek, Russe, et Anglais : "Chers voyageurs, nous allons maintenant franchir le tunnel de Kamchik. Nous vous prions, pendant la traversée du tunnel, de bien vouloir rester assis à votre place, de ne pas utiliser d'appareil électronique, et de ne prendre ni photos ni vidéos". OK... Pendant ce temps, les hotesses du train (il y en a deux par voiture) passent dans le couloir... et ferment tous les stores ! Défense de regarder dehors !!! Quand nous ressortirons du tunnel, aucune annonce, mais manifestement les habitués savent déjà de quoi il s'agit et les stores seront bien vite relevés...  Ici aussi, j'ai fait le trajet aller en voiture. Voici quelques croisements avec l'infrastructure ferroviaire.
     Petit bonus : J'ai raté de peu la fin du réseau de trams de Tashkent, fermé en mai de cette année. Le réseau de trolleybus de cette même ville était déjà fermé depuis plusieurs années déjà (2012?). Il y a d'autres réseaux de trolleybus fermés dans le pays : Samarcande, Ferghana entr'autres. Le réseau de train se porte bien, mais en matière de transports urbains, le pays semble décidé à commettre toutes les erreurs qui ont été faites en Belgique il y a cinquante ans, et pour les mêmes fausses bonnes raisons.  J'ai bien entendu vu le réseau de métro, 3 lignes, mais là aussi, "Photo Nielzia". Comme les guides y risquent leur licence, j'ai préféré ne pas insister. Par contre, il reste une ligne de trolleybus à Ourgench, la dernière du pays. Elle relie Ourgench à Khiva. Avec ses 30 km de long, c'est probablement la deuxième plus longue du monde après celle de Crimée.

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